Comment ça naît, un roman, quand l’écriture nous accompagne depuis toujours mais qu’on se jette dans la fiction pour la première fois ? Comment accède t-on à ces mots-là, qui viennent à la fois des tripes et d’ailleurs ? La plume a beau être la même, elle trempe dans une autre encre. Et ça change tout.
Mathilde Toulot, alias Doctor Shooooes, peut vous en parler. Et va vous en parler. Il lui a fallu traverser un an de tempête et bousculer sa vie entière pour oser enfin plancher sur ce premier roman, en germe depuis si longtemps au fond d’elle. « L’histoire d’une mère et d’une fille, vue du point de vue de leurs chaussures, je crois que c’est drôle même si la toile est dramatique« , résume t-elle.
Pouvait-il en être autrement ? Je ne connais personne qui écrive aussi brillamment sur les chaussures. Mêlant pop culture et psychologie, histoire de l’art et histoire tout court, raison et sentiments, humour et profondeur.
En attendant de découvrir le récit de Mathilde, qu’elle espère achever « au premier trimestre 2020 », je me suis déjà régalée à la lecture de ses rituels d’écriture, aussi drôles qu’édifiants. Et je parie que plus d’un aspirant romancier s’y reconnaîtra.

J’ai écrit toute ma vie mais tout a changé en me mettant à travailler sur mon premier roman. Les conditions de l’écriture ne pouvaient plus être les mêmes. Mon bureau en open-space d’où mon blog, mes papiers de journaliste et mes dossiers de presse sont nés pendant des années ne fonctionnait plus, il me fallait impérativement un lieu à moi. Je le ressentais comme une sans-abri sous la pluie battante.

PSALMODIER AU 6e ÉTAGE

J’ai besoin de parler à voix haute, de me lever dix fois d’affilée comme un diable sorti de sa boîte pour m’immobiliser et me planter devant la fenêtre en psalmodiant des dialogues, de ne pas bouger de mon écran pendant 4 ou 5h et les gens trouvent ça étrange dans les cafés. Et chez moi, il y a 3 enfants.
Un jour, suite à un post Instagram où je révélais que j’écrivais un livre, une amie m’a téléphoné pour me proposer son chez-elle pendant la journée, par hasard. C’était un miracle. Un bureau au sixième, avec un balcon fenêtre donnant sur les toits (et un divan Caravane, n’en jetez plus). Mais les bonnes conditions n’empêchent pas les résistances pour se mettre à table.

ZARA ET SALADE AU SAUMON

Sur le trajet des 10 stations de métro pour me rendre chez mon amie, si je croise un Zara, j’y entre alors que je n’y vais jamais. Je suis capable de traîner dans la rue tout en me houspillant pendant au moins 30 minutes. Est-ce un rituel ? Je rêve de le dépasser.
Puis je prends un café à emporter et un déjeuner chez le traiteur : une salade au saumon devenue rituelle. C’est un plat que je ne mange jamais car il ne me nourrit pas, mais dans le cadre de l’écriture, je peux l’avaler au milieu de ma journée sans qu’il me demande de l’énergie de digestion et ne m’éloigne de mon travail (et en sortant je mange un gâteau, un Mont-Blanc de chez Angelina sur le trajet du métro).
Une fois les courses faites, je monte et je m’installe. Je sais qu’il me faudra une heure de trajet pour rejoindre les zones productives de mon imagination. C’est pourquoi, dorénavant, je travaille des journées entières et jamais moins de 5h d’affilée, pour limiter les heures de « transport ». 

BAUME À LÈVRES ET DOUDOUNE UNIQLO

J’ai un petit MacBook Air or rose, une trousse en cuir verte avec du baume à lèvres (je teste les trucs hors de prix de chez Oh My Cream) et de la crème pour les mains à côté de moi. J’en remets des couches incessantes, c’est compulsif. Quant à mes vêtements, ils sont ceux de tous les jours. Le « tous les jours » d’une fille de la mode bien sûr, hein (on ne se refait pas, même quand on a pris ses distances comme moi) : « jogging » fashion orange flashy, pantalon en velours cotelé Isabel Marant ou Cos, jean taille haute slim (et bien élastique) et un sweat chaud Acne, mon préféré. Et je ne me défais jamais de ma petite-doudoune-Uniqlo car l’immobilité de l’écrivain refroidit ma bonne dame.

CARNET JAPONAIS ET CHAMP DE PEUR

Quand mon ordinateur est allumé, je commence par noter mon humeur du jour, analyser mes rêves ou des situations réelles en cours dans un petit carnet japonais à feuille ultra douce. J’ai besoin d’écrire pour me mettre en jambe et dédramatiser la rencontre avec mes mots. Puis, ça dérive. À un moment donné, j’ai enfin le courage d’entrer dans mon texte. Et à chaque fois, je me demande pourquoi je reculais tant et de quoi j’avais si peur. Car j’avais peur.
Tous les jours, je constate la terreur que j’ai à l’idée de m’être autorisée à écrire ce livre et de peut-être ne pas en être à la hauteur. Et tous les jours où j’écris (environ 2 à 3 jours par semaine sauf quand je suis en photo ou en tournage pour gagner des sous), je dois traverser ce champ de peur pour m’atteindre. Mais ça en vaut la peine. Une fois de l’autre côté, je suis bien, je suis chez moi, dans une eau chaude qui me happe. Là, je déconnecte mon téléphone, j’ouvre mon document Word et en voiture Simone.
Comme beaucoup d’auteurs, j’héberge sur mon épaule toute une série de voix qui me balancent des commentaires totalement contradictoires en cours d’écriture : « c’est nul », « c’est génial », « c’est plat », « wouha, t’es un génie ». J’ai appris à les repérer et à déjouer leur malice en m’appuyant sur ma raison et non mon ego. Le travail est la seule réponse au doute.

=> OÙ LIRE MATHILDE ?
Sur son Instagram Doctor Shooooes
Sur son blog Shooooes

=> Rendez-vous début septembre avec la troisième invitée des « Rituels d’écriture ». Pour (re)découvrir ceux de Fiona Schmidt, c’est ici et les miens, c’est par là !

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5 commentaires

  1. Anonyme

    mardi 9 juillet 2019 à 10:52

    « un Mont-Blanc de chez Angelina » : ce n’est pas un choix innocent, c’est l’un des desserts les plus sucrés et caloriques que je connaisse. Exactement ce que le corps réclame après un travail intellectuel intense ; une alternative est le baba au rhum (dans l’un de ces bons endroits où on sert le rhum à table, à discrétion) : je me rappelle en avoir bien abusé quand je passais les concours, il y a de cela maintenant bien longtemps…^^

  2. brunette

    mardi 9 juillet 2019 à 14:16

    C’est effectivement très sucré le Mont Blanc. Le sucre, carburant du cerveau…par contre niveau calorique, la tarte au citron meringuée bat tous les records 😀
    Ce rituel me parle tant…reculer pour mieux sauter, je suis capable de décaler ce que je dois faire de – pourtant- très urgent, à coups de « oh j’ai un mail », « oh je vais vider le lave-vaisselle », « oh voyons voir ce qu’il y a de neuf sur tel blog », et passer de la crème sur les mains, carrément! Mais une fois lancée, je suis dans une bulle au maximum de ma concentration, et ça dépote. Je rêve d’être constamment toujours aussi efficace et redoutable (surtout quand je travaille mes budgets!) mais j’ai accepté que je dois en passer par ces détours pour en arriver là. J’ai déjà essayé de couper court, et invariablement la concentration me manque et je fais des erreurs…typiquement, confondre $ et €, oublier la pièce jointe d’un mail…

  3. Colette Du Net

    mardi 9 juillet 2019 à 14:47

    Très intéressant l’évocation de cette peur. J’ai la même, même pour « juste » alimenter mon blog.
    Une peur de bonne élève?
    La peur de ne pas avoir assez « travaillé » en amont, ou bien la peur de se laisser aller.
    Et du coup, il faut du temps pour s’y mettre.
    Plus compliqué quand on a un travail classique…

    Merci pour ce partage.

  4. Violette.b

    jeudi 11 juillet 2019 à 21:03

    Commentaire en dehors des clous par la femme aux 150 paires de chaussures (mais toujours que 2 pieds ) :
    je connaissais il y a longtemps le blog mais insta avec les scènes de shoes …..découverte et révèlation …… génial .
    Quel style de narration , épatant .

  5. Llu

    dimanche 14 juillet 2019 à 11:15

    J’aime beaucoup cette rubrique, j’adore lire les habitudes d’écriture et ça me fait bien plaisir d’avoir ainsi des nouvelles de Doctor Shooooes ! N’ayant pas Instagram, je n’ai pas du tout pensé à la suivre là bas.

    J’en profite pour dire que je trouve vraiment super que tu aies réinvesti ton blog et que ce que tu publies sur Instagram est rapatrié ici.

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