Longtemps, Géraldine Dormoy m’a intimidée.
Elle était journaliste à l’Express et moi au Parisien quand on s’est rencontrées il y a une dizaine d’années.
Je ne me sentais pas adulte une seconde et son aplomb m’impressionnait.
On avait beau faire le même métier, je ne comprenais pas comment je pouvais l’intéresser, moi qui avais encore tant de mal à défendre une opinion tranchée ailleurs que dans mes articles.
Il lui a fallu de la patience pour m’apprivoiser.

Au fil des années, elle n’a pas changé mais moi, j’ai un peu grandi.
Et ce qui m’inhibait hier est devenu ce que j’aime le plus chez elle.

Géraldine n’emprunte aucun chemin de pensée préconçu.
Chaque conversation avec elle est une aventure, souvent drôle, toujours surprenante.
Je ne me souviens pas avoir jamais quitté un de nos déjeuners ou reposé le téléphone sans me sentir vivifiée par nos échanges.

Quand je cherchais la stabilité et la certitude en tout, elle n’aimait rien tant que d’être bousculée et poser un regard neuf sur les choses.

Forcément, tout cela allait se voir et se sentir dans « Un cancer pas si grave
»,
son récit qui sort aujourd’hui aux éditions Leduc
.
À en juger par les réactions sur Instagram, tout le monde le dévore d’une traite. Pas moi.
Même si c’est un irrésistible page turner, je n’en suis qu’à la moitié, je savoure chaque ligne, parce que je ne veux pas que ça s’arrête.
Je veux être encore et encore dans la tête et dans le coeur de Géraldine, à mesure qu’acculée par la maladie, elle interroge chaque pan de son existence.
Corps et âme.
« Je n’ai pas de fulgurances », assure t-elle au fil de ses « rituels d’écriture » qu’elle m’a confiés il y a quelques mois et que vous pourrez découvrir ci-dessous.
J’ai encore du mal à la croire.
Car les fulgurances, c’est exactement de quoi son livre est fait. Des phrases décochées comme des flèches. Quoi de plus logique, pour une amazone.

« J’écris pour moi le matin très tôt.
J’ai d’abord essayé le soir, c’était une catastrophe, je n’étais bonne à rien. Je suis beaucoup plus productive au réveil.
Mon modèle, c’est Amélie Nothomb. Si je ne travaillais pas par ailleurs, je ferais comme elle : 4h – 8h. »

TOMBÉE DU LIT

« Aujourd’hui, je me lève à 5h, je démarre par 12 minutes de yoga Kundalini pour me réveiller et m’ouvrir les chakras, puis j’écris un flot de pensées de 10-15 minutes, à mi-chemin entre l’écriture automatique (je ne m’arrête pas, ne rature rien, ne réfléchis pas, ne me mets aucune barrière, personne n’ira le lire) et le journal de bord (le relire six mois plus tard m’aide à savoir ce que je vivais sur le moment). Mon carnet doit être un Clairefontaine ligné et je n’écris plus qu’au Bic noir rétractable.

Ensuite, je me mets sur le livre – je suis en train de finir le récit de mon cancer. J’ai 40 minutes. C’est peu, ce qui me force à me concentrer pour avancer. »

À LA LISIÈRE DE LA CONSCIENCE

« J’écris sur mon MacBook et je ne pars pas de rien : il s’agit plutôt d’ordonner des notes prises au moment des événements. C’est devenu le meilleur moment de l’écriture : j’avais écrit ces notes au réveil, dans un état second, à la lisière de la conscience. Ce que j’y disais, c’était des émotions brutes.

C’est devenu ma méthode, même si elle est bien sûr vouée à évoluer. Je ne peux plus démarrer from scratch. D’ailleurs je fais pareil avec mes newsletters, je commence toujours par écrire plein de bribes de phrases et de pensées en vrac dans mon téléphone. J’ai 134 « Notes » dans mon iPhone. La page blanche, je ne sais même plus ce que c’est. »

INFUSION & DIGITAL DETOX

« En même temps, je bois une tasse d’infusion Clipper vanille fraise (avant je prenais de l’Acqua Rossa de Kusmi mais j’en bois des litres par jour, ça me coûtait une blinde). Mon mari et mon fils dorment encore, j’adore cette atmosphère. J’écris en pyjama dans le salon (on a un petit F3), sur la table où l’on prend nos repas, face à la fenêtre.
A cette période de l’année, j’écris en voyant le jour se lever, ça m’apaise.

A 6h10, je m’arrête pour méditer. Avant cela, je n’ai ni ouvert les réseaux sociaux, ni lu mes mails, ni pris de petit déjeuner. Je le précise car tout cela me détourne de l’écriture. Je suis productive car, à cette heure-là, j’arrive sans mal à en verrouiller les accès. Plus tard dans la journée, je suis nettement moins disciplinée. »

L’APPEL DU VENTRE

« Pendant neuf mois, de septembre 2018 à mai 2019, j’ai aussi écrit le livre les week-ends. Le matin, je commençais vers 6h et m’arrêtais vers 8-9h, quand ma famille se levait, puis je reprenais deux-trois heures l’après-midi.

J’écris lentement. Je n’ai pas de fulgurances. L’après-midi, ma béquille démoniaque, c’est la bouffe. Dès que je commence à chercher mes mots, j’ai envie de me remplir avec du pain ou ce que je trouverais dans le frigo. Mais c’est contre-productif : pendant que je mange, je n’écris pas.

Donc le week-end, j’ai fini par systématiquement aller écrire dans un café, à Clichy (l’hôtel L’imprimerie) ou à Paris (j’adore le Cojean des Grands Boulevards, leur premier étage a une belle vue sur le boulevard, l’endroit est calme, on vous fiche la paix, le wifi ne marche pas toujours mais je n’en ai pas besoin). »

RATURES DANS LE MÉTRO

« Mes relectures, je les fais dans le métro.
J’imprime mes chapitres et je rature, je rature, je rature. 

Un livre, c’est une discipline. Je me suis accordé peu d’exceptions : même quand Mark était en voyage, mes parents prenaient le relais pour garder Gustave. Je ne l’ai pas beaucoup vu pendant cette période, j’ai du temps à rattraper avec lui.
Mais ce livre devait sortir de moi, c’était ma priorité absolue. Gustave a une maman qui écrit, c’est comme ça. »

Géraldine Dormoy


=> OÙ LIRE GÉRALDINE ?
En librairies : « Un cancer pas si grave » (2019, éditions Leduc.s)
Sur Instagram : @geraldinedormoy
Écoutez son podcast Du coeur à l’ouvrage
Abonnez-vous à sa newsletter du vendredi
Retrouvez son blog geraldinedormoy.com 

=> Rendez-vous début octobre avec la quatrième invitée des « Rituels d’écriture ».
Et d’ici là, vous pouvez (re)découvrir ceux de Fiona Schmidt, ceux de Mathilde Toulot et les miens.

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12 commentaires

  1. Mathilde toulot

    mardi 10 septembre 2019 à 11:57

    La dernière phrase… elle me déculpabilise énormément. Merci

    1. Balibulle

      mercredi 11 septembre 2019 à 17:02

      Et ça peut même créer des vocations, qui sait. En tout cas Ève a prévu d’écrire un livre aussi haha !
      Mathilde, je ne prends plus jamais de salade au saumon sans penser à toi

  2. Albane Niblanino

    mardi 10 septembre 2019 à 12:04

    Tout comme toi, j’éprouve une sincère admiration pour Géraldine Dormoy et je n’ai aucun mal à imaginer les termes de votre amitié.

    J’aime beaucoup beaucoup cette « nouvelle » rubrique de ton blog. Blog dont j’ai récemment ré-investi la lecture.

    Je me réjouis de la sortie de ton livre également et de ces ouvrages inspirants qui émanent de cette génération de « blogueuses » dont j’ai pris plaisir à suivre l’évolution professionnelle.

    Je suis « retournée » lire ton post « Que faire de son blog en 2019 » … J’avais un blog en 2009. Une sorte de fourre-tout avec des chroniques qui devaient consoler un amer sentiment d’avoir raté le coche de l’orientation professionnelle.
    Je me suis vite découragée face au manque de légitimité éprouvé par rapport aux « professionnels de la profession » qui tenaient des blogs à l’époque et je l’ai rayé de la toile, un an plus tard.
    Évidemment, je regrette.

    Les écrits de Géraldine, les tiens, à la croisée de ma propre aventure de quadra provinciale, viennent cependant peut-être réveiller des envies. Qui sait ?

    Cela aurait été un réel plaisir de vous remercier pour cela en vous rencontrant lors de votre dédicace commune. Mais cette province si éloignée, voire isolée culturellement, vient souvent peser sur mes ailes, mes envies et aspirations à prendre un envol professionnel différent.

    Je souhaite une belle histoire à vos ouvrages respectifs. Félicitation pour ce travail, cette persévérance.
    Bien à toutes les deux,
    Karine

    1. Balibulle

      mercredi 11 septembre 2019 à 17:08

      Karine, merci pour tes mots si sincères et touchants. Je ressens les choses comme toi, ce que nous écrivons aujourd’hui, à toutes plus ou moins 40 ans, c’est le fruit de caps personnels et aussi professionnels. Et aujourd’hui l’exercice du blog me semble moins codifié qu’il y a 10 ans, Instagram nous a donné aussi ce surcroît d’insouciance, puisque tous les regards sont désormais braqués là-bas.
      Alors oui, avec ta maturité, ton recul, et ta matière qui ne demande qu’à être explorée, lance-toi ! Puis-je tout de même te demander dans quelle région tu vis ? Sait-on jamais 😉

      1. Albane Niblanino

        samedi 14 septembre 2019 à 18:38

        Autour de Montpellier, il est agréable d’y séjourner ;°)

  3. Anonyme

    mardi 10 septembre 2019 à 13:48

    « Géraldine n’emprunte aucun chemin de pensée préconçu. » : pas d’accord. Peut-être aujourd’hui, mais il y a une dizaine d’années lorsque j’étais un adepte de Café Mode (et pas encore un troll mais avec un vrai pseudo^^), je m’étais amusé à décortiquer le schéma directeur commun à presque tous les articles de blog de Géraldine… 😉 Un schéma bien inspiré vu leur succès !

    1. Balibulle

      mercredi 11 septembre 2019 à 17:40

      Franchement Géraldine aurait mérité que tu continues à hanter son blog, je ne comprends pas pourquoi tu as arrêté. Je me sens bizarrement privilégiée

      1. Anonyme

        mercredi 11 septembre 2019 à 18:01

        A un moment j’ai eu l’impression que je commençais à « vraiment faire chier » (alors que je n’étais pas encore officiellement un troll), alors j’ai arrêté de moi-même de venir, de même que chez Garance Doré, par respect pour elles que j’admirais par ailleurs.
        Suivant mes penchants de troll, je suis devenu « Anonyme » et j’ai commencé à investir d’autres blogs comme ici, cette fois sans complexe… 😉

  4. AGATHE

    mardi 10 septembre 2019 à 21:17

    Encore une belle expérience de l´écriture, différente des autres. Celle-ci m´a parlé car je fonctionne moi aussi par bribes lorsque je prépare mes posts. J´ai des idées qui me viennent a n´importe quel moment et que je note sur ce que j´ai sous la main (Iphone, tickets de caisse) mais le plus souvent j´ouvre une feuille Word et je claque tout lá… et je laisse infuser.
    Quand enfin l´envie me prend de m´attaquer á ce fameux post, j´ai du matériel tout pret et la mise en forme vient plus facilement. Géraldine le dit trés bien : quel confort de ne pas ouvrir une page blanche!

    Merci pour ce post Balibulle, et hate de lire le prochain!

    1. Balibulle

      mercredi 11 septembre 2019 à 17:42

      Merci Agathe, les tickets de caisse ça me parle aussi, à mort !
      Et j’ai l’impression que plus on écrit, plus les « bribes » arrivent spontanément.

  5. Jicky

    mercredi 11 septembre 2019 à 9:54

    « un livre c’est une discipline ».. Tu m’étonnes.
    ECRIRE, c’est une discipline… C’est une grande partie de mon travail (bouquin d’un autre genre en phase de rédaction de mon coté aussi, mais qui prend bcp, bcp plus de temps) et quelle discipline necessaire! et le besoin d’aller s’isoler en hermite enfermée dans une cabane ou une chaumière à mille lieues de toute civilisation… Ou sinon, le seul truc qui marche: yoga et écriture le matin tot, ça oui! et surtout: pas de réseaux sociaux avant midi!

    1. Balibulle

      mercredi 11 septembre 2019 à 17:43

      j’admire vos résolutions pour les réseaux sociaux, moi j’arrive à passer des après-midis ou soirées entières sans, mais alors le matin c’est irrésistible 🙂
      Où en es-tu dans ton calendrier de travail ?

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