Vous n’oubliez jamais votre tout premier salon. Et encore moins l’auteur assis à côté de vous. Moi, je suis tombée sur Marina Dédéyan. Et j’ai vite compris que j’avais de la chance.
C’était en Vendée, en 2014, au Printemps du livre de Montaigu.
Je venais promouvoir mon “Antiguide de la mode”, et Marina son cinquième roman, “De tempête et d’espoir”, une saga historique en deux tomes. Les précédents, grands formats et poches mêlés, étaient eux aussi disposés sur son stand. Une porte de papier vers un monde empli de voiliers, de rites médiévaux et d’héroïnes farouches.

Devant nous, les lecteurs se baladaient comme on fait son marché.
Se donner une contenance face à une marée de visages, apprendre à exister au milieu de deux cents autres auteurs, avoir de l’aplomb face à ces curieux qui ne sont pas venus pour vous, ne pas vous formaliser quand vous n’avez pas convaincu…
Marina a su tout ce qui me passait par la tête, sans que je le verbalise.
Son espièglerie, sa douceur et son expérience ont été mes bouées de sauvetage, ce jour-là. Entre rires sous cape et complicité silencieuse, alors que l’on venait de deux planètes opposées. Et devinez quoi, elle m’a fait aimer la sienne.
Je l’ai compris en refermant “Les Vikings de Novgorod” que je lui ai acheté entre deux dédicaces : Marina écrit des fresques ardentes. Qui font battre le coeur, mettent le feu aux joues et tiennent en haleine.
Élaborer chacune d’entre elles lui prend plusieurs années de travail, insérées dans un quotidien bien rempli, entre vie professionnelle et familiale.
Pour ce quatrième rendez-vous des « Rituels d’écriture », place à cette flamboyante romancière bretonne, qui nous raconte comment elle construit, dans la durée, une oeuvre aussi exotique que sophistiquée.

« J’écris comme une vieille fille anglaise, sous des tonnes de plaids et de châles, avec des litres de thé, ou plutôt de tisane.
J’ai la chance d’avoir un bureau rien qu’à moi, ouvert sur le jardin. Le contact avec la nature m’est essentiel. L’écriture, c’est aussi ressentir dans tout son corps, être en prise au monde, avec tous ses sens. Il faut permettre au regard de se perdre, comme un navigateur en plein océan scrutant l’horizon. »

DU FOUTOIR À LA TANIÈRE

« Mon bureau a longtemps été un invraisemblable foutoir, avec pour seul mérite cette vue sur le jardin.
Puis, il y a quelques mois, j’ai vécu un gros chagrin lors de la vente de notre maison de famille en Bretagne, mon paradis d’enfance. Avec des meubles et des tableaux rescapés de là-bas, j’ai réaménagé la pièce en tanière, en refuge où je me sens chez moi.
Je crois que travailler au milieu de ces objets empreints d’une âme influe sur mon rapport à l’écriture. Je me sens plus solide, plus sereine, même si cela n’évite ni les doutes, ni les difficultés.
Le paradis de mon enfance n’existe plus sous sa forme matérielle mais demeure vivant, et cet endroit s’ouvre comme une nouvelle pièce, habitée par des présences bienveillantes. »

RECULER JUSQU’AU SOIR

« J’écris là exclusivement, et surtout le soir, quand j’en ai fini avec mes obligations familiales, professionnelles, les mille bons prétextes pour reculer l’instant où je me retrouve seule face à mon écran.
À l’ère numérique, pas de cahiers ni de papier, hormis pour les grosses relectures qui demandent d’imprimer le texte.
L’écriture ne se limite cependant pas à ce temps où l’on aligne les mots et les phrases en tapant sur un clavier. Elle se vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans tout ce que l’on fait, dans la façon dont on regarde les choses. La « vraie » vie représente au fond l’instrument de création du roman. Il n’y a pas de frontière entre les deux. »

COMME UNE PARTITION DE MUSIQUE

« Je ne fais jamais de plan avant de commencer un livre. Un thème, les personnages principaux, la fin que je connais toujours dès le début, et je me lance dans l’aventure. Je fais confiance au travail sous-terrain dans les abîmes de l’inconscient, à la part d’imprévu qu’offre la vie.
J’écris un peu comme je cuisine. J’ai une envie, je regarde ce qu’il y a dans mes placards, parcours quelques recettes et mijote ensuite ma propre tambouille.
Il me faut une centaine de pages pour que les personnages prennent leur place, se racontent, que le roman trouve son rythme, sa tonalité. Je peux alors structurer mon plan pour la suite.
J’imagine un parallèle avec une partition de musique. Rien à qu’à l’œil, une partition doit être harmonieuse, donner une cadence et une intention. De même, si le plan n’est pas équilibré, le roman ne fonctionne pas. »

LIRE AVANT, LIRE PENDANT

« On m’interroge souvent sur la complexité du travail de documentation pour les romans historiques. Pour moi, il s’agit d’une façon de nourrir le texte. Je lis quelques ouvrages au moment de la « germination », afin de délimiter mon terrain de jeu, me donner une ambiance. Ensuite, je consolide la documentation au fur et à mesure. Lire fait partie de l’écriture. Outre la matière historique, je dévore un maximum de littérature autour du thème du roman. Il y a aussi les surprises. Un livre dont on me parle, que l’on m’offre et qui semble tomber du ciel pour me donner une clé, m’inspirer. »

DEUX, TROIS OU QUATRE ANS DE TRAVAIL

« Un roman m’occupe pendant deux à quatre ans. Il s’agit d’une histoire intense, obsessionnelle, d’un voyage qu’il est difficile d’entreprendre comme de quitter. En réfléchissant à mes derniers livres, je m’aperçois que je suis beaucoup moins dans l’improvisation que je ne le supposais. Après tout, un aventurier n’entreprend pas une expédition en s’abandonnant tout à fait au hasard !
Les rituels d’écriture correspondent sans doute à un kit de survie. On est loin de la vieille fille anglaise… ou pas. Je pense à cette scène de Out of Africa où les héros prennent le thé dans l’argenterie et la porcelaine au milieu des lions. »

=> OÙ LIRE MARINA ?
En librairies
• « Tant que se dresseront les pierres » (2018, Plon et en poche chez Pocket)
• « De tempête et d’espoir : Pondichéry » (septembre 2013, Flammarion et en poche chez J’ai Lu)
• « De tempête et d’espoir : Saint-Malo » (janvier 2013, Flammarion et en poche chez J’ai Lu)
• « Les vikings de Novgorod » (2010, Flammarion et en poche chez J’ai Lu)
• « L’Aigle de Constantinople » (2008, Flammarion)
• « Moi, Constance, princesse d’Antioche » (2005, Stock et en poche au Livre de Poche)
Et consultez son actu sur son site et sa page Facebook
Crédit portrait : David Ignaszewski

=> Rendez-vous en novembre avec le cinquième invité des « Rituels d’écriture » (oui cette fois, ce sera un homme !).
Et d’ici là, vous pouvez (re)découvrir ceux de Géraldine Dormoy, de Mathilde Toulot, de Fiona Schmidt et les miens.

=> Je serai en rencontre-dédicace le samedi 19 octobre au Café Néon (Paris 18e) pour le Dressing Code et l’Antiguide de Mode, si vous êtes dans les parages entre 16h et 19h, passez me voir !
Toutes les infos sur
l’event Facebook.





Sur les mêmes thèmes

2 commentaires

  1. Mafalda

    mardi 22 octobre 2019 à 18:28

    Quel joli portrait et belle découverte!
    Je crois que les personnes qui écrivent sont toutes un peu les mêmes. Leurs petites habitudes me fascinent.
    Je l’ai vu avec la traductrice des Orphelins Baudelaire lorsqu’elle parlait de sa manière de travailler quand j’étais en Master, c’est un peu la même chose..
    Thé, vue sur le jardin, canapé, plaid, foutoir, je crois m’y reconnaître, que ce soit pour travailler ou écrire à mes heures perdues.
    Et peut-être que j’aurai le temps de lire tous ces beaux ouvrages (dont le tien) lorsque je serai à la retraire (misère).
    Merci!!!

    1. Balibulle

      vendredi 25 octobre 2019 à 10:28

      C’est vrai, c’est une équation cosy que l’on retrouve souvent, il faut nidifier pour écrire 🙂 Du coup l’inverse surprend toujours, j’étais assez étonnée de voir la chaise vraiment spartiate sur laquelle Maylis de Kerangal écrit ses romans si denses.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.