On a eu du mal à synchroniser nos horloges. Moi d’abord, lui ensuite.
Quand j’ai demandé à mon vieux camarade Julien Chavanes, auteur de l’antiguide d’éducation « 
Daddy Gaga », de partager ses rituels d’écriture sur mon blog, il a modestement botté en touche : « Des rituels ? Je ne crois pas que j’en aie. »
Allons bon ! Je connais l’animal depuis suffisamment longtemps. Julien est un peu votre pote cool en soirée, celui qui a toujours les mains dans les poches et une punchline au coin des lèvres. Derrière sa bonhomie – je l’ai surnommé “Dude” il y a longtemps, c’est resté – se cachent une curiosité infinie, et un sens aigu de l’observation.
Chaque auteur a ses manies pour faire advenir les mots, qu’il les conscientise ou non. Et une attitude, c’est déjà une méthode.
J’ai insisté.
Pris dans nos tunnels de boulot respectifs, on a repoussé l’échéance, encore et encore. Et puis, d’une traite, alors que je lui proposais une ultime deadline, il s’est posé et m’a envoyé le texte ci-dessous.

Je l’ai déjà relu plusieurs fois, pour le mettre en page ici. Et je ne cesse d’y déceler de nouvelles nuances, de nouveaux trésors, tapis entre les virgules, dans cette langue où la chaleur humaine le dispute à la finesse.
Merci Dude, on a bien fait d’insister.

Je n’écris que dans des bars. Chez moi, je n’y parviens pas. C’est trop confortable, trop cotonneux, trop doux. C’est un refuge. J’ai envie de m’y alanguir. Pas d’écrire. C’est une bulle trop grande. C’est pas immense chez moi, loin de là. Mais c’est chez moi. Y’a du moi partout. Mes livres à moi. Ma musique à moi. Mes souvenirs à moi. Et puis du elle. Beaucoup. Ses mouvements à elle. Sa voix à elle. Son corps à elle… Et puis, depuis peu, il y a du mini elle. Beaucoup beaucoup. Ses mini jouets. Ses mini fringues. Ses mini yeux qu’ont pourtant l’air immenses. C’est beaucoup de choses à regarder, à sentir, à saisir, à penser. 

Il me faut une petite bulle pour écrire. L’espace confiné d’une table de café. De préférence carrée. 60 sur 60 centimètres, la surface idéale. Comme celle sur laquelle je suis actuellement installé, au Grand comptoir d’Anvers, sis au 2 place d’Anvers, 9ème arrondissement. J’aime moins les tables rondes. Pour un esprit prompt à la divagation, c’est moins structurant. J’ai l’impression que l’inspiration pourrait s’en échapper. Il me faut la rigueur des angles droits. Je me range dans un coin du bar, toujours dos à un mur. Et les bruits mêlés, les mouvements anonymes, m’enferment dans l’écriture. Et j’y suis bien. 

Le Grand Comptoir d’Anvers (Paris IXe)

Je ne crois pas avoir d’autre rituel que celui-ci.
Trouver le bon bar / café / restaurant, m’y installer longuement, y revenir souvent. Je cherche des établissements assez grands, pour qu’il y ait beaucoup de clients, beaucoup de vie. Et que je puisse y trouver l’isolement. Si c’est trop petit ou qu’il y a trop peu de clients, je deviens trop attentif, et j’ai toujours la tentation de démarrer une conversation. J’évite l’ambiance sofa, cupcakes et thé matcha. Trop calme. J’aime quand il y a un zinc imposant et une jolie gamme de bières à la pression. C’est l’assurance d’avoir une clientèle d’habitués et des conversations bien sonores.

Quand je perds le fil de ce que j’écris, je lève le nez de mon ordi et jette un oeil à mes congénères, le petit peuple des débits de boissons dont je fais partie. J’essaye de capter une conversation. De décrypter une attitude. Là il y a un couple de personnes âgées qui s’engueulent. Il est question du passé, de la révélation d’un secret de famille visiblement. Elle a dit “je te quitte” en se levant, j’ai cru que j’allais assister en direct à la rupture d’un couple établi depuis au moins 40 ans (d’après mon estimation oculaire tout à fait scientifique), mais en fait elle est juste allée aux toilettes et est revenue. Maintenant, ils se marrent. J’imagine qu’elle l’a très souvent quitté en 40 ans… 

Voilà. Quelques secondes. Une discussion capturée. Et j’y replonge. 

J’écris par à-coups. Mais réguliers. Entrecoupés de ces rapides remontées à la surface. C’est pour ça que j’ai besoin d’être dans un café. Pour garder ce rythme, qui se dérègle très vite quand je suis chez moi. Après, tout dépend de ce que j’ai à écrire. Si c’est un article, les informations glanées structurent mon écriture et me rassurent. Je m’y accroche et y reviens régulièrement. C’est la base, très sacralisée, de mon récit. Quand je passe à la fiction, j’ai toujours un peu l’impression de plonger dans le vide. C’est plus volatile et incertain. Je remonte moins souvent à la surface et m’enfonce aussi plus profondément dans mes pensées. Je vais chercher une matière plus enfouie, que je construis en permanence, sur le quai du métro en allant au boulot, avant de m’endormir, parfois au beau milieu d’une conversation…
C’est cet effort là qu’il faudrait sans doute que j’arrive à mieux structurer. Je ne prends pas de notes, je n’ai pas de carnet rempli de phrases ou de réflexions. Je n’ai qu’un amas d’idées que je malaxe sans cesse dans un coin de mon cerveau. Et je m’y perds souvent. 

Le serveur explique à une cliente ce qu’est le Picon.
Il a l’air assez ému de lui faire découvrir quelque chose d’aussi important. J’apprends que la mixture a été inventée par Gaetan Picon pour lutter contre la “fièvre maligne” pendant la guerre d’Algérie. Très calé le serveur. Est-ce que le personnage du roman que j’essaye d’écrire ne devrait pas boire du picon ? 

Voilà, je me suis encore perdu… Allez, j’y replonge. 

=> OÙ LIRE JULIEN CHAVANES ?
En librairies : « Daddy Gaga » (2019, éditions Plon)
En kiosques : dans les pages du bimestriel Neon, dont Julien est le rédacteur en chef;
Sur son compte Instagram

=> Rendez-vous en décembre pour les prochains « Rituels d’écriture ».
Et d’ici là, vous pouvez (re)découvrir ceux de Marina Dédéyan, de Géraldine Dormoy, de Mathilde Toulotde Fiona Schmidt et les miens.

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18 commentaires

  1. jicky

    lundi 18 novembre 2019 à 15:44

    alors c’est marrant, mais moi c’est un peu pareil: le bruit des bars m’aide (bcp) à me concentrer (allez comprendre)

    1. Balibulle

      dimanche 8 décembre 2019 à 17:53

      votre cerveau est câblé pareil

  2. Ripleyvir

    lundi 18 novembre 2019 à 19:46

    Alors là, j’ai adoré !
    Et j’adore toujours d’ailleurs.
    Il a l’air absolument charmant ce Dude.
    Merci !

    1. Balibulle

      dimanche 8 décembre 2019 à 17:53

      je confirme ! 😉

  3. Clao

    mardi 19 novembre 2019 à 17:18

    C’est fou comme sa ponctuation me perturbe ! J’ai du mal à suivre sa pensée et à me plonger dans son texte pourtant très intéressant. Je vais avoir du mal à absorber sa pensée du coup. Je vais y revenir et le relire plus tard une fois cet « agacement » dissipé car mon envie de substituer des virgules aux points m’empêche de me concentrer sur les mots, de saisir les nuances : quel dommage ce serait d’en rester là !

    1. Anonyme

      mardi 19 novembre 2019 à 23:30

      Traite-le d’illettré tant que tu y es ! 😀

    2. Balibulle

      dimanche 8 décembre 2019 à 17:55

      j’ai une amie (qui se reconnaîtra si elle passe par là) qui est comme toi : elle préfère les phrases longues et ondoyantes aux textes plus cadencés. Moi je suis souvent team cadencée (à quelques exceptions près !) J’adore la plume de Julien.

  4. Ln

    jeudi 21 novembre 2019 à 15:20

    Incroyable, j’avais l’impression en le lisant d’être à ses côtés dans le café.

  5. Zyfza

    vendredi 22 novembre 2019 à 13:03

    J’ai beaucoup aimé sa façon d’écrire, merci pour cette parenthèse intime.

    1. Balibulle

      dimanche 8 décembre 2019 à 17:56

      plaisir partagé ^^

  6. Zyfza

    vendredi 22 novembre 2019 à 13:03

    J’ai beaucoup aimé sa façon d’écrire, merci pour cette parenthèse intime.

  7. loulou-de-paname

    samedi 23 novembre 2019 à 22:15

    super ce texte, j’étais dans le café avec ce Dude!

    1. Balibulle

      dimanche 8 décembre 2019 à 17:56

      je pense qu’on est nombreux à s’être assis à côté de lui, en le lisant, pas vrai

  8. Mafalda

    mercredi 4 décembre 2019 à 19:26

    C’est chouette les rituels d’écriture, très bel article. Moi je préfère être dans ma bulle afin de me concentrer, sinon je me perds et ça me déconcentre, et puis c’est spacieux et lumineux dans le Sud, mais je sais que beaucoup de personnes aiment écrire dans les bars et y observer les personnes qui s’y trouvent. On a chacun nos rituels!
    Moi c’est plutôt le soir lorsque les twins diaboliques dorment…

    1. Balibulle

      dimanche 8 décembre 2019 à 17:58

      Je suis comme toi, j’aime maintenant avoir ma bulle, après avoir écrit pendant 15 ans dans des environnements extrêmement bruyants, en étant systématiquement mal assise (voir pas assise du tout).
      Je te tire mon chapeau sur tes créneaux d’écriture du soir, comment trouves-tu l’énergie ?

  9. LUCILE MARCUCCI

    samedi 7 décembre 2019 à 19:32

    j’ai adoré lire cet article, merci !

    1. Balibulle

      dimanche 8 décembre 2019 à 17:58

      avec grand plaisir, merci Lucie !

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