Vous êtes vous déjà senti.e au pied d’une montagne de travail, paralysé.e par l’enjeu, incapable de décider par quel versant la gravir ?
C’est exactement ce qui est arrivé à Ali di Firenze quand elle a été contactée pour écrire un livre sur l’art de fuguer. Ce privilège inouï d’avoir été entendue, repérée, élue, se doublait d’un beau coup de pression.
Car comme beaucoup de fugueuses, Ali a des doubles voire triples journées, deux enfants, trois cerveaux, et des milliers de raisons de vouloir alléger son quotidien. Et comme le rappelle si justement la podcasteuse Alisha Nicole, il ne suffit pas de faire ce qu’on aime pour avoir, en permanence, de l’énergie à revendre. Et zéro besoin de souffler.
Les rituels d’écriture d’Alice Cheron, c’est une histoire de charge mentale et d’alpinisme. Se sentir minuscule face à l’immensité, se demander ce qu’on fait là, s’engager dans une ascension où chaque journée compte, chercher les bons appuis, stagner, grimper jusqu’à ces altitudes où l’oxygène se raréfie, entre lâcher-prise et euphorie. Son « Appel de la fugue » paraîtra le 22 avril, en voici le making-of.

« J’ai accueilli de manière étrange ce livre sur la fugue. Parce qu’on est venu me chercher, que je n’avais jamais envisagé ce sujet comme un thème de livre potentiel, et qu’au quotidien j’étais « en plein dedans » à travers l’organisation des Fugues Italiennes, et mes échanges avec les femmes des différents groupes.
Franchement, je n’avais aucun recul.

Pour faire valider le projet, je devais écrire un synopsis… et j’étais incapable de m’y mettre. J’ai attendu la veille du rendu et écrit mon texte d’une traite dans un bar bondé d’aéroport où l’on suffoquait de chaleur. On était loin du moment de grâce et d’inspiration comme dans les films, mais je n’ai pas retouché une virgule. J’ai déroulé aussi mon sommaire, je ne l’ai pratiquement pas modifié depuis.

Aborder le sujet avec une certaine légèreté, sans vraiment savoir quoi partager côté contenu, en me disant « on verra »… c’est finalement ce qui m’a permis de me lancer avec sincérité, simplicité. Et de comprendre que oui, j’avais des choses à raconter. »

LA STRATÉGIE DES PETITS PAS

« M’y mettre concrètement, « rentrer dans le dur », ça a été un palier supplémentaire à franchir. J’avais beau décréter que ce livre resterait un plaisir, ça ne m’aidait pas à savoir par quel bout le prendre. Alors j’ai eu recours à la seule chose qui me rassure quand je panique : le travail. Pour moi c’est le nerf de la guerre, avec la régularité.

J’y ai aussi été encouragée par mes éditrices Sophie et Sandrine, qui me poussaient à démarrer par un paragraphe quel qu’il soit, et à y ajouter quelque chose chaque jour, plutôt que de voir le livre comme une montagne. Il fallait simplement débloquer le démarrage et m’imposer un rythme. »

60 MINUTES CHRONO

« Comme ce livre devait trouver une place quotidienne dans mon emploi du temps, j’ai décidé très vite que plus tôt il était calé dans la journée, mieux c’était.
J’avais envie de vivre positivement cette aventure d’écriture, et ne surtout pas ajouter du stress. Le matin, je suis fraîche, j’ai les idées claires, je suis encore focus.
Pendant six mois, j’ai donc attaqué mes journées de travail dédiant une heure à ce livre de 8h30 à 9h30. Inspirée ou pas, là n’était pas la question, il s’agissait de travailler tous les jours, de réfléchir au thème, d’y ajouter au fur et à mesure des idées, nourries par les Fugues italiennes et les témoignages de femmes.

Pour être la plus efficace possible, je me chronométrais chaque matin. 60 minutes de travail en essayant de maintenir mon téléphone le plus éloigné possible. À l’ère d’Instagram, je me rends compte à quel point l’objet est greffé à ma main et que j’ai la concentration d’une huître. »

7 JOURS SUR 7

« Quand le travail s’est accéléré sur les derniers mois, j’ai allongé un peu ces plages d’écriture matinales et ajouté une heure chaque jour le weekend au moment de la sieste des enfants. Encore une fois, l’objectif était de travailler pour anticiper le stress, voir le projet avancer paragraphe après paragraphe. Et puis, plus j’écris… plus j’écris. Je retrouve rapidement mes repères dans le texte, je suis « dedans » tout de suite, je n’ai pas le temps technique de me poser 5000 questions (« suis-je capable d’écrire ? », « quelle est la valeur de ce texte ? »). Ça je le fais plus tard quand j’envoie des versions intermédiaires à mes éditrices et que j’attends leur retour comme un enfant devant le sapin, la veille de Noël. »

FACE AUX ARBRES… OU AU MONT BLANC

« Mes lieux d’écriture varient, je m’accommode finalement de tout, tant que j’arrive à être dans le calme. J’ai démarré dans mon bureau en juin (mon collaborateur était en vacances, j’étais tranquille).
J’ai écrit quelques semaines à la mer assise sur un balcon face aux arbres. À la fin des vacances, j’ai écrit à la montagne en tailleur sur un lit devant le Mont Blanc.

À partir de septembre, j’avais trouvé un rythme de croisière… et j’ai arrêté de travailler sur mon lit. J’ai mal au dos (c’est moche) donc je me suis installée dans ma salle à manger, le dos bien droit. La vue sublime des cyprès devant moi, la lumière, mon thé brûlant ; je suis bien. À bien y réfléchir, finalement oui, il y a un dénominateur commun dans mes lieux d’écriture : la vue. Je reprends ma respiration entre deux paragraphes en buvant doucement mon thé face à la vue et je replonge. Je déteste avoir froid quand j’écris, mon breuvage se doit d’être brûlant, j’ai toujours un gros pull et des chaussons. Je ne supporte pas non plus d’être interrompue dans mon fil de pensée, j’ai l’impression que l’on me vole quelque chose en me faisant oublier ma tournure de phrase ! »

« Tous les matins, avant de continuer l’écriture, je relis ce que j’ai produit la veille. Je ne fais que des relectures à voix haute pour entendre le rythme du texte. Ça, c’est mon côté théâtre et bonne communicante ! Je ne sais pas si j’ai un bon style, mais je suis au moins rassurée sur la musicalité de mes phrases, il faut que ça coule et que les idées soient claires. C’est aussi comme ça que je repère les répétitions, ma hantise. »

FIXER SES PENSÉES… POUR NE PAS LES RELIRE

« Je me rends compte que je prends beaucoup de notes mais que je ne les utilise pratiquement jamais (dans un carnet anglais Smythson sublime et totalement snob que mes parents m’offrent chaque année à Noël).
Par contre, j’ai besoin d’écrire au moment même où la pensée traverse mon cerveau. Je suis capable d’interrompre n’importe quelle conversation ou de me garer en triple file ! Mais une fois qu’elle est notée, c’est comme si la pensée allait infuser dans ma tête et que je trouverais naturellement le moyen d’injecter l’idée dans le texte. J’ai rarement besoin d’y retourner.

Je n’en reviens pas d’arriver « à la fin », même si techniquement je pourrais retoucher le texte à l’infini. Oui, c’est stressant de tout devoir boucler, de lâcher le bébé et pire, d’imaginer que quelqu’un lira ces lignes. Ça, je n’y suis toujours pas dans ma tête !
Mais comme me l’a dit une amie, il faut profiter du texte et du moment d’écriture pour moi, après tout le reste ne m’appartient plus, le livre vivra la vie qu’il vivra.
Moi en attendant, je suis sur des rails, j’en démarrerais bien déjà un autre ! »

=> OÙ LIRE et SUIVRE ALICE CHERON ?
En librairies le 22 avril 2020 : « L’Appel de la Fugue » (éditions Leduc.s) 
Sur la Toile :
Ali di Firenze, son magazine en ligne sur les voyages et l’art de vivre transalpin
• Son compte Instagram, où vous pouvez suivre la conception de son livre au fil des mois, dans ses stories à la Une
• Sa web serie Dolce Follia sur Youtube
Et pour plus d' »Italian Joie de vivre« , rejoignez l’une de ses Fugues Italiennes

=> Rendez-vous fin février pour les prochains « Rituels d’écriture ».
Et d’ici là, vous pouvez (re)découvrir ceux de Julien Chavanes, de Marina Dédéyan, de Géraldine Dormoy, de Mathilde Toulotde Fiona Schmidt et les miens.

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8 commentaires

  1. Luce

    mercredi 22 janvier 2020 à 15:18

    Je découvre cet article, et j’adore ! Je partage pas mal de points communs avec Alice. Le besoin de lumière, si possible d’une vue, et le mal de dos (j’ai vu un osthéo qui conseille la position idéale pour écrire : le dos ancré dans le dossier de la chaise, coudes sur la table, écran à hauteur de la ligne de vue – c’est tout simple et pourtant on le respecte rarement).
    Je vais suivre cette rubrique assidument !
    Grazie,

    1. Lucie

      mercredi 22 janvier 2020 à 15:22

      J’ai écrit mon propre prénom trop vite : c’est Lucie de l’occhiodilucie et pas Luce 😉

  2. Colette Du Net

    jeudi 23 janvier 2020 à 18:47

    Super article. Excellente méthode de travail (que j’avais pratiquée lors de mes études, 1 heure minimum d’une matière qui pouvait me faire gagner des points, tous les jours, même les jours où je ne faisais rien d’autre). C’est à la fois une discipline et une habitude pour éviter de voir ça comme une discipline… Et ne pas trop se poser de question.
    Maintenant qu’on sait tout ça, y a plus qu’à!
    Bravo à vous deux.

  3. Mafalda

    mardi 28 janvier 2020 à 19:48

    J’aime beaucoup ces articles de rituels d’écriture, c’est toujours inspirant! Je trouve que c’est une bonne idée de se fixer une plage horaire le matin quand on a un boost de concentration et que l’on a une belle vue devant soi, et surtout que l’on est au calme.
    L’art de fuguer… Tout un programme!

  4. voyance discount

    mardi 18 février 2020 à 12:00

    Un petit pour vous dire que votre blog est super!

  5. Laura

    jeudi 20 février 2020 à 20:55

    Super article ! Merci de partager des méthode avec nous. J’adore ton blog ! Gros bisous <3

  6. Julie

    lundi 24 février 2020 à 16:28

    (Pardon, le com précédent est parti tout seul, je disais !) Super article, j’ai adoré te lire. Petite astuce : les neurologues conseillent de travailler le matin et d’avoir les extrémités (mains et pieds) fraiches pour mieux se concentrer 🙂
    Bisous !

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