Quand le cerveau a pris une décision encore souterraine, comment vous en informe t-il ? Par le corps.
.
Depuis une dizaine de jours, j’enchaîne les réveils intempestifs avant l’aurore. Mon horloge interne reste comme vissée à l’heure d’été. Alors pour ne pas ajouter la contrariété au manque de sommeil, je me lève et m’assois seule dans la cuisine, avec un double espresso et mon carnet de flot de pensées. Depuis son panier, Tartine lève une paupière, se rendort. À l’étage, les filles sommeillent encore.

Ces moments d’introspection sont si nourriciers que, malgré la fatigue de ce début novembre, mon cerveau en redemande. Et me réveille chaque jour plus tôt que la veille. Comme un cercle vicieux/vertueux, l’occasion créant le larron, et inversement.

« Est-ce que tu arrives à t’y tenir tous les jours ? » me demandait Elise dimanche, après avoir aperçu sur Instagram mon carnet noirci de notes matinales. « Je ne me l’impose pas« , lui ai-je répondu. Et à un niveau conscient, c’est vrai, je ne me l’impose pas.

Il faut que je vous dise, mais vous le savez déjà : je ne suis vraiment pas du matin. J’ai beau être adepte de ces « morning pages » depuis un an et demi, je suis incapable de m’y astreindre quotidiennement comme Géraldine Dormoy. Pas plus que de me lever systématiquement avant l’aube comme Lise Huret. Ce n’est pas mon biorythme.

L’âge venant, j’apprends à chérir ces réveils précoces, qui m’offrent un espace-temps révolu depuis que j’ai des enfants et que le télétravail regroupe toute la famille à domicile.

Mais ces parenthèses ne sont, pour l’instant, pas complètement conciliables avec mon goût des soirées à rallonge. Soirées que j’adore passer enfermée. Sortir me rend fébrile, et ça n’a rien à voir avec le contexte actuel. Parce que de tout temps, sortir le soir, chez moi, a été une affaire de contrainte.

Adolescente, je n’avais pas le droit. Mes expéditions nocturnes étaient aussi rares que secrètes, réservées aux nuits chez ma meilleure amie, ou aux vacances en colonies.
Jeune adulte, j’étais encore soumise à un couvre-feu assez restrictif tant que je vivais chez mes parents. Je gardais l’oeil sur la montre à chaque escapade.
Puis quand j’ai pris mon indépendance… c’était pour un job qui exigeait de sortir le soir. « Reporter de nuit » au Parisien, je sillonnais les salles de spectacles pour le journal du lendemain, mon ordinateur sous le bras. L’oeil sur la montre, là encore. Et une fois mon article envoyé, il me fallait quelques heures pour faire redescendre l’adrénaline d’un concert, de la foule, du bouclage et du trajet retour jusqu’à chez moi, de la concentration au volant, avant de pouvoir trouver le sommeil.

Je ne saurais plus démêler aujourd’hui à quel point ma nature a été modelée par les circonstances, l’éducation, les impératifs professionnels, mais me voilà casanière, jusqu’à l’os. Couvre-feu-compatible.

Le soir venu, je goûte ces précieuses heures de détente, les filles endormies, et j’évite de travailler, sauf quand mon calendrier l’exige. Je n’ai plus d’obligations ou de sollicitations, je pourrais à la rigueur me coucher plus tôt. Mais cette habitude de prendre le stylo dans l’obscurité, qui m’a structurée tant d’années, me tient encore en état de veille quand la nuit tombe.

J’ai pris le pli. Je n’écris plus le soir mais je reste animée par ce petit feu intérieur (on ne dit pas couvre-feu par hasard). Et je m’éteins rarement avant minuit. Autant dire que les réveils spontanés avant 7h ne sont pas vraiment ce dont mon organisme a besoin (et je connais mes cycles, je ne suis pas une petite dormeuse). Mais ce que la tête décide… « Allez, debout ! » « Profites-en. » « Lève-toi. » « Écris. »

Bien sûr, quand je suis à la veille d’une nouvelle parution en librairies, mon cerveau carbure à fond. J’ai la thinklist en ébullition, les journées me semblent trop courtes, et il faut bien un endroit où décharger, ne serait-ce qu’un peu, ce flux permanent de pensées, de projets et d’émotions. Et c’est avant le réveil des autres, quand seule ma journée a commencé, que j’y arrive le mieux. En tête-à-tête avec mon maxi-Moleskine.

La fille du soir tombe du lit.
Et c’est probablement, aussi, la réponse que mon cerveau a trouvée au reconfinement. Je le vis plus sereinement que le premier, ouverture des écoles et garderies aidant. Anouk est prise en charge deux jours par semaine, ma prochaine grosse échéance professionnelle est encore lointaine, j’ai récupéré de l’espace mental par rapport au printemps dernier, tout est plus facile. Mais chaque heure continue de compter.

Quitte à dormir moins, visiblement. Je ne suis pas une fille du soir devenue fille du matin. Car le réveil, le flot de pensées, tous ces moments sans témoins, c’est juste la tête qui exige de la solitude. Et au fond, à la question d’Elise, « est-ce que tu arrives à t’y tenir tous les jours ?« , je dois préciser ma réponse. Ce rendez-vous matinal, en effet, je ne me le suis jamais imposé. Mais ponctuellement, il sait désormais s’imposer de lui-même.


Peinture : Moon River Lady de Paula Belle Flores
.
.
.
Lire les réactions à ce billet sur Instagram

Sur les mêmes thèmes

1 commentaire

  1. Michaela

    jeudi 19 novembre 2020 à 16:22

    « C’est juste la tête qui exige de la solitude », c’est exactement ça!
    C’est fou comme la présence constante de tous ces êtres chers (et alleluia pour les écoles ouvertes!), ou plus précisément l’absence de MON solitude à moi m’énérve!
    Bon courage à toi et merci pour tes mots, toujorus justes

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.