Leur salon est une bonbonnière perchée sur la plus grande artère de la ville. Il y a des branches et des cages à oiseaux suspendues au plafond, une vénus en faux marbre et une vitrine pleine de sacs à main strassés.
On s’y sent plus légère dès qu’on en franchit le seuil.

Elles tiennent leur affaire d’une main ferme, entre soeurs. Rarement à l’heure, toujours enjouées.

Mélanie, la cadette, est la plus organisée.
Elle a une collection de robes vaporeuses, qui l’enveloppent comme une fée. Et ronge son frein quand sa soeur, déjà en retard, montre ses photos de vacances entre deux manucures. Elles s’expliquent en vietnamien, dans l’arrière-boutique ou à la fermeture, loin des oreilles indiscrètes.

Minh, l’aînée, jongle avec ses ados, son mari et le gros planning format A4 qui ne la quitte jamais. Dessus, elle n’écrit que les prénoms des clientes, c’est plus simple. Et les rendez-vous au crayon de papier.
J’arrive parfois avant elle à l’ouverture, je la vois hisser son vieux break à l’angle de la rue, comme un char d’assaut.

Jamais un mot plus haut que l’autre, même quand une dame “de passage” la rudoie comme une châtelaine sa domestique. Minh n’a rien répondu mais sa copine forte en gueule, patronne de la boutique dégriffée sur le trottoir d’en face, l’a fait pour elle. Elle vient souvent prendre le café, et veiller au grain. La cliente, elle, n’est jamais revenue. 

Minh et Mélanie sont arrivées en France à l’adolescence. “Après la guerre, au pays, c’était dur.” Elles ont connu Limoges et Paris. La restauration et la beauté. Les années de labeur qui grignotent tout, réalisent certains rêves, en éteignent d’autres. Mélanie n’a pas eu d’enfant.

Elles sont coquettes toutes les deux. Je leur apporte mon livre pour les remercier de prendre soin de moi, avec douceur et minutie.

Minh me regarde, stupéfaite. Elle est seule au salon cette semaine, sa soeur est absente, après avoir travaillé tout l’été. “C’est pour moi ?” Elle fouille dans son sac, ses ongles orange atteignent ses lunettes. “C’est vous qui avez écrit ? Mais… c’est vous, là !
Une pause.
J’ai besoin de vous.

Elle ne parle pas de mon livre. Enfin, pas exactement.
Je veux raconter mon histoire… Les mots en français c’est difficile, et en vietnamien aussi, certains mots ne viennent plus.”
Ses yeux s’embuent.
Vous savez, j’ai une histoire extraordinaire.

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12 commentaires

  1. Joanna

    jeudi 19 septembre 2019 à 12:56

    La reine du teasing!

  2. Mathilde

    jeudi 19 septembre 2019 à 13:16

    Non mais le teaser de ouf !!!!

  3. Anonyme

    jeudi 19 septembre 2019 à 14:01

    J’espère que tu n’auras pas le cœur d’opposer un refus à ce très touchant « J’ai besoin de vous » !

    1. Anonyme

      jeudi 26 septembre 2019 à 16:56

      Ça y est ! Je viens d’acheter ton livre (en vue de faire un cadeau), bien sûr l’idéal aurait été de le faire dédicacer le 3 mais je l’offrirai demain en principe 😉

  4. An

    jeudi 19 septembre 2019 à 14:40

    Étant d’origine vietnamienne, petite fille d’immigrés, j’attends avec émotion et impatience la suite !

  5. Coralie

    jeudi 19 septembre 2019 à 21:06

    Non mais on veut savoir la suite

  6. Amandinepicpic

    vendredi 20 septembre 2019 à 10:33

    Super! J’ai hâte de lire que tu lui as dit un grand oui!

  7. MarieG

    vendredi 20 septembre 2019 à 22:51

    Balibulle, ce n’est pas humain ce que tu viens de faire a) nous abandonner dans un tel suspense (sans même le réconfort de la date du prochain épisode) b) nous laisser sur le seuil de la porte d’un tel paradis (depuis que mon esthéticienne a changé d’orientation, je ne sais plus à quelle sainte me vouer).
    Faites de beaux rêvex

  8. HeLN

    samedi 21 septembre 2019 à 7:59

    Superbe projet Charlotte, j’attends la suite avec impatience ! Bises

    1. HeLN

      samedi 21 septembre 2019 à 8:05

      Ha ! je viens de lire sur Insta que toi non plus tu n’en savais pas plus pour le moment ! J’espère que ce sera un projet en vrai devenir rebises

  9. Mayou

    mardi 8 octobre 2019 à 15:05

    « Certains mots ne viennent plus »: si vous écrivez sur ces sœurs, peut-être pourrez-vous dire un mot de cette perte immense qui est celle de la langue de l’enfance qui s’efface quand on a quitté/perdu son pays. J’ai appris à parler avec deux langues, hébreu et français, et aujourd’hui l’hébreu s’efface comme peut-être le vietnamien pour Minh. C’est une vraie perte. Merci aussi pour votre blog, d’autres articles sur les dress-codes en milieu professionnel seraient passionnants…

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