Il vivote encore, avec ses bannières délavées par des décennies de pluie et de pots d’échappement. Dressé face à ce rond-point où convergent les commerces, les gens pressés et les refus de priorité, il dit la quintessence de la banlieue. Ces marques qu’on ne trouve ni ne désire ailleurs. Ces voisins qu’il domine de toute sa hauteur, un restaurant chinois et un bar fermés, deux boulangeries qui se font la guerre, un coiffeur figé dans les 90’s, un fleuriste discount.
.
À chaque fois que je me gare devant, et je m’y gare souvent (l’une des boulangeries, c’est la mienne), il me raconte à moi, toute mon adolescence en un rituel : l’achat du 501 annuel.
.
Il fallait passer le rez-de-chaussée rempli de lourds manteaux en nubuck, de « trois-quarts » comme on disait, que mon père collectionnait en faisant soupirer ma mère (« Ton père s’est encore acheté une veste… ») On passait, donc, les trois-quarts et les robes de dames, et on montait à l’étage, l’Eden des ados.
.
Je ne suis pas rentrée dans le magasin depuis 25 ans, mais je revois la raideur de cet escalier, ces rayons étroits et déjà déserts où on pouvait s’agenouiller, pour chercher sa taille et le délavage de l’année.
.
Je n’ai jamais eu le « Levi’s butt » en 501, celui qu’on voit sur toutes les photos, qui découpe les fesses en poires appétissantes. Mais il me fallait cette étiquette rouge et ces trois chiffres, ce n’était pas négociable. L’idée d’un modèle plus flatteur pour moi ne m’effleurait même pas. J’avais 13 ans en 1993, c’était comme ça. Et déjà l’occasion de me comparer.
.
Ma meilleure amie portait du 26/32 et moi du 28/34. Bizarrement ce 34 me rendait assez fière. Alors que, fan de Michael Jackson à l’époque, je portais mes jeans feu au plancher, comme lui. Pour ma mère, le 501 annuel c’était aussi ce foutu ourlet. Quand elle l’avait fait, elle était tranquille pour un an. Un an à user le denim sur le béton de la cour, le skaï éraflé du bus, les chaises grinçantes du self. Jusqu’à ce trou, toujours le même, près de l’entrejambe. Ce trou que tu peux porter encore quelques semaines si tu ne te penches pas trop. Ce trou comme une bougie d’anniversaire. Un an de plus. Je vous ai dit ? Demain j’ai 40 ans.

.
.
.
Voir également ce billet et ses commentaires sur mon Instagram

You Might Also Like

Leave a Reply