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Sanctuaire matinal


Ce matin, je me suis faufilée hors du lit 15 minutes plus tôt que d’habitude.
Ne pas réveiller Matthieu, Ève et Anouk. Plutôt facile.
Ne pas réveiller Tartine, plus difficile.
M’asseoir à la table de la cuisine, ouvrir le carnet, prendre le stylo dans un calme complet, sans aucune interaction avec un autre être vivant, avant que les souvenirs de mon rêve ne s’étiolent tout à fait.

Ce matin, c’était mon premier flot de pensées.

Les exemples cumulés de Clotilde Dusoulier, Géraldine Dormoy et Amy Landino me titillaient depuis trop longtemps.

Toutes vantaient les vertus de ce rituel, coucher sur le papier, chaque matin, tout ce qui leur passe par la tête. Sans filtre, dans un lâcher prise total. Sauf celui de la durée.
Cinq à dix minutes pour Clotilde.
Vingt pour Géraldine.
Trois pages pour Amy.

J’y pensais suffisamment régulièrement, à ces “morning pages” popularisées par l’enseignante Julia Cameron, je tournais suffisamment autour, pour me douter qu’un jour, moi aussi, je m’y essaierais.

Pourtant je ne suis pas du matin.
Plus précisément : je suis ce genre de personne qui se lève dès que le réveil sonne, sans jamais procrastiner, mais comme j’adore me coucher tard, c’est un vrai sacrifice pour moi de rogner sur mon sommeil.

Avoir « mes 8 heures » m’apaise. Ou plutôt, l’idée d’avoir ces 8 heures.
En réalité, je suis capable d’être mal foutue en dormant davantage, ou parfaitement opérationnelle avec 6 heures seulement.
Tout dépend de mes cycles de sommeil, et de mon feu intérieur du moment.
Ce matin, il était au taquet.

J’étais surexcitée depuis la veille au soir, à l’idée de créer ce nouveau rendez-vous avec moi-même, de ne pas pouvoir en deviner le contenu, ce qui m’a valu un endormissement laborieux puis une nuit en pointillés.

Ce 15 janvier à 7h05, dans le silence et l’obscurité, j’étais devant mon carnet. Le Leuchtturm 1917 qui me servait de bullet journal en 2018 et dans lequel un paquet de pages encore vierges n’attendaient que moi.

Est-ce qu’en mettant le réveil 15 minutes plus tôt, ce serait suffisant ?
Je n’ai pas enclenché mon cube de temps.
J’ai tourné le dos à l’horloge du micro-ondes et je me suis laissée porter.

25 minutes plus tard, je n’avais plus le choix, il fallait m’arrêter et monter réveiller Ève, puis la préparer pour l’école si je ne voulais pas la mettre en retard.
J’avais écrit six pages.

Sans même penser à les relire, à en tirer un enseignement quelconque, le plaisir était là, immédiat, pur, évident.
La jubilation – pour moi qui ai passé ma vie d’adulte à écrire – de laisser venir sans intellectualiser, sans peaufiner, sans chercher le mot juste.
La main tendue, dans tous les sens du terme, à ces pensées, aussi disparates, honteuses, absurdes, candides ou grandiloquentes soient-elles.
La simple dynamique de la plume qui glisse sur le papier.

D’ailleurs dès demain, je change de stylo.

Le beau Mont-Blanc de Matthieu – que j’avais choisi pour sa solennité, histoire de « marquer le coup » – ne cavale pas assez vite sur le papier. Et se laisse distancer par le flot.
Je reprendrai mes stylos fétiches de prise de notes, ceux de mes années au Parisien, les Pilot V Sign-Pen.

Le tracé sera plus épais, plus massif, moins agréable à regarder, mais sa fluidité m’aidera, je le sais, à courir après mes rêves, à leur arracher des sensations et des détails.

Mon but n’est pas de tenir un journal de mes songes, comme Stella Gibson dans « The Fall », mais, plus largement, de capturer ce qui lévite dans ma tête au réveil.

Certains jours, la plupart probablement, le rêve se sera dissipé avant même que je ne pose le pied hors du lit. Et les pensées brutes sur la journée à venir, les envies ou les tourments du moment, seront au coeur du flot.

Reste à sanctuariser ces instants.
Les jours d’école, ce sera assez simple, je suis la première debout, donc je n’ai qu’à avancer l’heure de me lever.
Mais quid du mercredi, du samedi et du dimanche, et de ce luxe de dormir sans réveil (puisque nos filles, bénies soient-elles, sont de vraies marmottes) ?

Il va falloir tenter des choses, trouver cette parenthèse pendant laquelle m’éclipser. Ce rituel qui n’en est pas encore un puisque je n’ai pas eu le temps de le reproduire, tant j’avais l’envie de vous en parler sur le champ, sans retour d’expérience.

Créer un nouveau rendez-vous avec soi-même est toujours une urgence.